vous avez dit Grand Bazar ?

Parmi les collines que j'emprunte régulièrement (pour ne pas dire tous les jours, comme à une certaine époque), il y a celle qu'on escalade pour aller au grand bazar, en passant par les rues foisonnantes de tahtakale, nom du quartier que l'on peut traduire par le château de bois.

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Ce nom doit probablement venir du fait que l'artisanat de bois se trouvait là à une certaine époque. On trouve encore pas mal de boutiques qui vendent tout un tas d'articles en bois, du petit tabouret si répandu dans les jardins de thé aux étagères « ikeaèsques », en passant par les tables basses rondes traditionnelles et autres outils de boulangerie.


Aujourd'hui, on y vend tout un tas de breloques plus ou moins indispensables, et tout le monde y trouvera son bonheur, même le plus kitch. Mais c'est également là, dans ses rues étroites et grouillantes, que l'on fait les meilleures affaires en ce qui concerne l'achat et le choix des nazarboncuk, les fameux yeux bleus contre le mauvais oeil, sans parler des doubles théières turques et des lampes à huile de tout style, qui se vendent au prix fort dans le grand bazar. En remontant donc vers le bazar et la place de beyazit (du nom du fameux...), on se remplit les yeux de toutes ces marchandises, formes et couleurs, avant d'atteindre le saint du saint : le Kapali çarsi, ou marché couvert, plus connu sous le nom de Grand Bazar. C'est une ville dans la ville, avec (nombre de boutiques rues etendues tec).


Mais après une ascension aussi éprouvante, on comprendra aisément le « besoin » de se faire plaisir. Et le choix est grand ! Les touristes se bousculent, se mêlant à la foule des marchands qui les arranguent, proposant qui des foulards, qui des coussins de soie, qui des costumes de danseuses du ventre (comme si nous étions en Egypte !!), qui des sets de hamam, qui des blousons de cuir... le choix est large, on trouve tout ou presque. Mais sachez ouvrir l'oeil pour découvrir la vraie rareté, au détour d'une de ces étroites ruelles dans lesquelles se cachent parfois bien plus de trésors que dans les avenues plus larges. C'est là, caché au coeur du grand bazar, au fond d'une petite boutique sans clinquant, mais authentique, que l'amateur averti pourra trouver LA perle rare.


Il faut prendre le temps de fouiner, de chiner, flâner dans les rues innombrables, prendre son temps et se salir les mains dans les paniers regorgeant de bijoux en argent, venu de toutes les contrées d'Asie mineure, manipuler les objets traditionnels, boites à épices et autre merveilles venues par exemple d'Uzbekistan, discuter avec les marchands pour en découvrir l'utilisation et la provenance, tout en se délectant du çay qui, s'il fait aussi partie intégrante de la négociation, est avant tout un signe d'amitié et de l'hospitalité généreuse naturelle orientale.


Le mot d'ordre, donc, quand on est au bazar : FLANER et PRENDRE LE TEMPS ! Bon sang, on est pas dans un vulgaire shopping center de Londres, New York ou Singapour, mais au sein d'un monument chargé d'histoire, à la porte de l'orient, lieu de traditions, de tractations, d'intrigues, sur la route de la soie. C'est un lieu de vie, d'échanges (et pas seulement d'échanges commerciaux), convivial, dans lequel rien ne m'énerve plus que de voir une horde de gens débarquer (bien souvent comme en pays conquis), liasse de billets en main ou cartes de crédit en mal de crépitation électronique, se ruer dans une boutique, tout regarder de haut, comme si marchandises et personnels étaient tout juste digne de votre passage (grande faveur que vous leur faites de vous abaisser à daigner les regarder), changer de boutiques sans même une parole, et quand par hasard, un de ces insignifiants objets trouvent grâce à vos yeux, demander le prix et le négocier comme un acharné. Où sont donc passés l'humanité, le plaisir de la découverte, la joie de la négociation, la discussion âpre pour faire baisser le prix (mais à un prix raisonnable pour les deux parties) autour du çay et la satisfaction d'avoir fait une bonne affaire ?


Pour moi, le grand bazar est un lieu d'échanges humains, un lieu d'activités sociales. Je peux y passer la moitié de la journée, et même plus ( !), sans pour autant dévaliser toutes les boutiques (même si j'avoue que ça ne me dérangerait pas). Je discute avec les gens, je me gave de thé et nous échangeons les nouvelles, de la famille, des amis, du dernier employé qui a réussi à avoir son visa pour l'Europe (grand bien lui fasse, un rêve de monde meilleur qui risque de lui couter cher, autant financièrement que dans son amour propre), de la situation politique et économique locale et mondiale du moment, du petit dernier né, futur roi du bazar... et puis, il y a toujours les rencontres inattendues, avec de nouvelles têtes, ou un touriste sympa (mais si, allez, il y en a quand même). Et puis, le bazar change, se transforme, évolue, tout comme nous.


En dix ans, il s'en est passé des choses ! Des boutiques qui ferment, qui changent de propriétaires, et tout à coup, au coin d'une rue, ce n'est plus la boutique d'un marchand de miniatures mais toute une flopée de petits lampions lumineux et multicolores qui s'accrochent et recouvrent sa façade. Il y a même des parties entières d'une rue ou d'une ruelle qui peuvent se transformer : out les vrais faux tapis soient disant anciens et les lampes à huile du temps d'Aladin, in les bijoux et autres pectoraux sublimes d'Uzbekistan ou Türkmenistan, les boites à épices en bois peintes à la main aux senteurs de cumin et aux couleurs de safran, les kaftans dignes des Mille et Une Nuits. Mon dieu, qu'est-ce qu'on a pu y passer comme heures à choisir un bracelet ciselé, sentir chaque boite à épices pour deviner laquelle y était déposée, essayer chapeaux et kaftans pour trouver celui qui s'ajusterait le mieux ! Sans parler de ces étrangers (comme nous) nouvellement arrivés (nous, on était là avant mais bon...) qui avaient plein de choses à nous faire découvrir de leur culture, de leurs traditions, de leur vie et d'eux-mêmes. Et tant pis pour les pauvres boutiques de jeans, coincées entre deux fabuleuses échoppes remplis des parfums du Moyen-Orient.


Cette époque de misère économique due au manque de tourisme a eu des conséquences catastrophiques pour certains, c'est malheureusement vrai, mais c'était aussi un second souffle pour le visage marchand du bazar. Disparues les boutiques de souvenirs de qualité médiocre, de babioles colorées sans grand intérêt. La quantité des marchandises s'en est trouvée diversifiée et de meilleure qualité, et c'est aussi à cette époque que les turcs, qui boudaient le bazar depuis très longtemps, y sont revenus. J'entends encore cette phrase de mon ami turc, s'étonnant des heures que je passais dans cet antre de perdition, tinter à mes oreilles : « A mon époque, on allait au bazar uniquement pour acheter des jeans, c'était le seul endroit à Istanbul où on en trouvait. » Mais la valeur des marchandises avait ensuite bien changée et le bazar s'était « vendu » au tourisme de masse, chassant en quelque sorte les clients turcs. Je me souviendrai toujours de ce regard rempli de mépris et d'incompréhension à la simple évocation d'aller passer quelques heures en ce lieu, ce que je ne comprenais pas vraiment. Il m'a fallu le persuader de m'accompagner au moins une fois pour enfin comprendre vraiment sa réaction : les choses avaient en effet bien changées, entre l'âge d'or de ce que j'appelle les années turques et l'âge d'or des années à touristes. Quelle surprise de le voir redécouvrir, dans certaines boutiques, des souvenirs d'enfance, des objets familiers qui avaient disparu, lui remémorant des temps anciens, datant de ces grands-parents, comme on peut en avoir en fouillant dans les coffres et les greniers de nos ancêtres. C'est toute une culture, enfouie jusque là, qui rejaillit, libérée des couches anesthésiantes de la vie moderne. Des instants de pur bonheur pour moi et mon amour du grand bazar.


Mais la vie trépidante de ce bazar ne reste pas confinée dans son enceinte. Sorti de ces murs, par l'une des dizaines de portes qui clôture ce marché couvert, on se retrouve, pour ceux qui savent regarder, au coeur d'un immense réseau d'ateliers et d'entrepôts, où des milliers de personnes s'activent pour approvisionner les échoppes. Toute la colline est en proie à une activité débordante, déversant ses ouvriers et ses marchandises depuis la place Beyazit vers la mer de Marmara et la Corne d'Or. On y fabrique de tout, mais je dois l'avouer, pas uniquement pour le grand bazar, même si ce devait être le cas dans une époque plus reculée. En fait, on devrait parler des bazars...


En redescendant vers la Corne d'Or et le Bazar Egyptien (qui n'a d'ailleurs d'égyptien que le nom, misir signifiant en fait mais et Egypte en Turc - et donc était de fait le Bazar aux grains et aux épices), il existe quantité de han, où venaient échouer les merveilles provenant de la route de la soie et du Moyen-Orient. Certains de ces bâtiments sont encore debout, et conservent aux abords du Vieux Bazar tout le charme d'une époque révolue. De hauts murs de briques et de pierres s'élèvent au dessus des boutiques de voiles et de tissus, dévoilant le génie des architectes et la beauté de leurs conceptions. Pour qui sait regarder, l'oeil découvrira de ci de là d'anciens pigeonniers, de belles fenêtres en ogive, une fontaine incrustée dans la muraille, et les portes imposantes qui protégeaient les trésors venues des confins de l'Asie.

Mais ceci est une autre histoire....

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