naissance du Grand Bazar

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Le
Grand Bazar d'Istanbul, lieu chargé d'histoire, reflet de la vie politique et économique d'Istanbul, est le miroir dans lequel se mire et se contemple cette ville mythique. Il faudra bien plus d'une page pour vous faire partager ma passion pour ce monument... On va donc y aller "yavas yavas" (petit à petit) et on va commencer cette saga par son origine.








"Le bazar est un monument original qui n'a pas son pareil dans le monde, il est apprécié en notre pays et reconnu comme œuvre unique par les gouvernements des pays évolués. Le bazar que les touristes visitent avec étonnement et admiration, est un important legs de notre passé qui s'attire l'intérêt et l'attention du monde entier. Il est par conséquent nécessaire que son plan initial et les techniques employées lors de sa construction première soient sauvegardées et perpétuées. Son aspect traditionnel ne doit pas être dénaturé. Les directives à donner aux éléments à qui seront confiées les réparations et restaurations doivent être données par les comités et la Commission supérieure, seule autorisés à cet effet".






Ce passage est extrait du rapport de la Commission des Monuments Historiques, après l'incendie du 28 novembre 1954.


J'aime ce texte pour deux raisons principales : la première, parce qu'il présente le bazar comme un monument important digne d'admiration (et en tant qu'inconditionnel du bazar, je ne peux qu'approuver), la seconde, parce qu'il est demandé de le restaurer sans dénaturer son aspect traditionnel.


Malheureusement, après 5 ans de travaux, les historiens membres de la fameuse Commission sont forcés de constater, le jour de l'inauguration, le 28 juillet 1959, que la tradition ne fut pas tout à fait respectée, notamment dans la partie du vieux bazar. Modernisation, quand tu nous tiens !







Où sont passées les boutiques traditionnelles dans lesquelles, assis sur des sofas confortables, on pouvait tranquillement se remplir les yeux des marchandises débordant sagement des rayons des étagères avant de jeter son dévolu sur tel ou tel trésor ? Remplacées par un alignement de magasins, tels qu'on les voit encore aujourd'hui.












Mais remontons tranquillement le temps et imaginons ce que pouvait être la vision des aventuriers de la route de la soie il y a quelques siècles... Si l'on en croit les différents historiens, jusqu'à la fin de l'empire byzantin, le bazar tel qu'on le connaît aujourd'hui, n'existait pas.



Byzance, Constantinople. Dernière étape de la mythique Route de la Soie avant l'Occident, elle dispute ses fastes avec les deux autres villes mythiques de l'époque : Bagdad et Alexandrie. Plaque tournante des épices, les voyageurs étrangers y découvrent des denrées encore inconnues en Occident, comme les abricots, les oranges, les pintades et toutes les épices qui feront de la cuisine des palais occidentaux et orientaux du Moyen-âge, l'une des cuisines les plus riches et les plus savoureuses du monde.


Comme dans le reste de l'Orient, il devait exister plusieurs centres marchands, organisés en caravansérails et en marchés à ciel ouvert, protégés du soleil ardent par de grandes bâches tendues, où venaient se déverser les milles et un produits exotiques que les commerçants et autres caravaniers ramenaient au péril de leur vie. Peu à peu, le commerce s'intensifiant, les places marchandes vont s'organiser, se structurer, pour arriver à ce que l'on connaît aujourd'hui du Grand Bazar, ancêtre de nos centres commerciaux modernes, mais tellement plus agréable...


1333. Ibn Batuta, célèbre voyageur arabe, vient à Constantinople, bien avant sa prise par les Turcs (Mehmet le Conquérant prendra la ville en 1453). Il écrit alors que « les rues du marché sont recouvertes de pierres soudées les unes aux autres. Chaque métier occupe une place bien définie sans relation les uns avec les autres. Chaque marché a sa porte. On les ferme pendant la nuit. La plupart des artisans et des acheteurs sont des femmes ».


Byzance possédait donc des marchés, couverts ou non, organisés en corporation de métiers. Certains artisans, parfumeurs, boulangers, argentiers, se situaient probablement vers l'actuelle mosquée Zeynep Sultane, proche de la citerne basilique de Yerebatan. Mais il existait aussi une basilique des fourreurs, un espace donc fermé. Les écrits anciens font aussi état d'un bâtiment dans lequel étaient conservés les tissus précieux, les broderies d'or et d'argent, qui se trouvait tout près de l'actuelle place de Ҫemberlitas.


Plus bas, vers la Corne d'Or, Ruy Gonzales de Clavio, ambassadeur d'Espagne, se promène. Il remarque, adossée aux murs face à la colline de Péra et de Galata, une succession de boutiques et de regroupements d'achat et de revente. Nous sommes en 1403.


Si les byzantins avaient plusieurs marchés et même des regroupements de zones commerciales, il n'est jamais fait mention de marché couvert comme le Grand Bazar. On peut s'imaginer de longs marchés offrant toutes les merveilles culinaires orientales, comme les pêches, encore inconnues en Occident, les épices multicolores, mais aussi dans certaines boutiques autour du palais ou vers le port sur la Corne d'Or, les soieries, velours et autres tissus délicats, les perles ou les pierres précieuses qui iraient orner le cou des belles byzantines.


Mais le déclin de la civilisation byzantine a commencé. Et la naissance du Grand Bazar approche. En effet, son père, Mehmet le Conquérant marche sur Constantinople. 1453, il entre dans la ville des villes, convoitée et inviolée depuis tant de siècles. La construction du Bazar peut commencer.



Le poète Orhan Veli nous dit que « chaque rue, chaque allée sentent l'histoire et ce qui attire le plus, c'est son mystère ». Effeuillons donc une partie de ce mystère, apprenons à connaître cet énigmatique lieu, «ce Vieux Bazar Couvert ».


Tel un personnage mythologique, il va grandir, témoin des facéties de la ville et des hommes, forcir, enfler, subir les coups bas et les revers de fortune des ottomans, résister, et, généreux, dispenser ses trésors dans tout l'empire et au-delà.


Il naquit donc des ruines de l'empire byzantin, sur les vestiges d'un dépôt ou d'une ancienne église, près de la mosquée Ҫakiraga. Désigné sous le nom de Bezzazistan (mot qui provient certainement de l'arabe, désignant le lieu où l'on vend des étoffes de laine), il est le point d'origine du futur Grand Bazar.


Ce premier édifice, le Bedesten Intérieur (ou Cevahir Bedesteni), désigné dans les cahiers de biens de Sainte Sophie (que Mehemet vient de transformer en mosquée) comme le Grand Bedesten (Bezzaziyet-il-Kübra), s'accompagne assez rapidement du Petit Bedesten, encore nommé Sandal Besdesteni, dont la « distance du Vieux Bedesten est approximativement de cent pas ».


Construites en pierres, briques, et non pas en bois, ces deux bâtisses résisteront tant bien que mal aux multiples incendies et tremblements de terre que subira la capitale ottomane au cours des siècles. Tout autour de ces deux points névralgiques se met en place un réseau de boutiques, plus ou moins organisé, ancêtre de ce qui va devenir la structure actuelle du Kapali Ҫarsi.



Le bazar, en 1546, subit son premier grand incendie et ses plaies ouvertes livrent à Petrus Gyllius, voyageur témoin de son supplice, une partie de ses mystères. Son texte nous permet d'avoir une idée plus précise de la structure du grand blessé à cette époque. Qu'il parle :

(il désigne dans son texte les 2 bedesten sous le terme de basilique)


« A la suite du grand incendie qui s'y était déclaré en 1546, ce marché fut complètement anéanti, à l'exception des deux basiliques, construites en tuiles de bas en haut, dont les portes sont cadenassées la nuit et les fenêtres parfaitement protégées par des grillages en fer. J'ai obtenu après le sinistre l'autorisation de voir les grands forums incendiés. En dehors d'une petite fraction allant de l'ouest à l'est ou bien du nord au sud, j'ai vu qu'il ne restait plus qu'une longue et plate étendue. J'ai constaté que cette étendue reposait sur une base longue de 5 furlongs (1005 mètres). J'ai également demandé l'autorisation de voir le temple à la Nymphe situé sur une grande hauteur vers l'est, temple agrémenté de 40 colonnes supportant une toiture recouverte de tuiles. L'incendie ayant dégagé ses alentours, il me fut donné de pouvoir contempler la vieille basilique qu'il m'avait été impossible de voir en raison des boutiques et des maisons particulières qui obstruaient sa façade. Un peu plus loin deux bâtisses attirèrent mon attention, qui étaient pourvus d'arcades, recouvertes de plaques de plomb ainsi qu'il en est dans les lieux de divertissement populaire et dans les boutiques.


Ces deux bâtisses, qui étaient reliées au moyen d'ailes au bâtiment principal comportaient chacune 60 salles. Les pièces qui se trouvaient à l'intérieur de chacune de ces salles étaient toujours fermées à clef afin d'en assurer la sécurité et des portes en fer assuraient leur protection. La basilique, recouverte d'une coupole et divisée en 15 grandes salles, avait quatre portes, la coupole étant supportée par 8 colonnes. Sa toiture, faite de tuiles, était recouverte de plomb en sa partie supérieure.


Quant à la nouvelle Basilique, elle reposait sur 12 colonnes de forme carrée, supportant 4 cercles, et sur lesquelles se tenaient 20 petites toitures en forme de coupole. Tout autour à l'extérieur de cette bâtisse se trouvaient alignés une soixantaine de dépôts de commerce dont les toitures reposaient sur des arcades. A l'intérieur de la Basilique, c'étaient 220 dépôts du même caractère dont l'architecture révélait un style antérieur. Tout autour des murs de la Basilique étaient disposés de très larges comptoirs. Afin de les montrer aux marchands ambulants, les commerçants y déposaient les marchandises qu'ils tiraient des armoires à tiroirs se trouvant à l'intérieur de leurs magasins.


Les propriétaires de ces marchandises se trouvaient assis devant leurs comptoirs. Les armoires à deux battants, que l'on pouvait au besoin déplacer, étaient placées contre les murs ».


Ce n'est pas le seul incendie dont aura à souffrir le Grand Bazar. Il subira des dégâts plus ou moins sérieux au cours des siècles, mais s'en remettra toujours. 1894 fut l'année de « la petite fin du monde » : la terre trembla 12 fois en 45 jours, avec telle violence que les chroniques de l'époque racontent que ce séisme ne laissa debout aucun minaret, lézarda et fit tomber en poussière les façades de Sainte Sophie. Le sultan Abdulhamit donna l'ordre de faire tout ce qu'il était nécessaire pour remettre en ordre le Bazar.


De nombreuses transformations furent alors apportées. De nouvelles portes apparurent, certaines parties furent exclues du Bazar, mais il reste « l'incarnation de la magnificence de l'Empire Ottoman ».


Le Grand Bazar est le plus ancien et le plus grand marché du monde. Attila Ozbey, directeur de la revue « kapaliçarsi » nous en conte quelques mots : « Il fut la première banque du monde, puisque la caisse enregistreuse a été utilisée pour la première fois ici. Les coffres-forts et les caisses du bazar initial servaient de dépôts dans lesquels les hommes laissaient leurs affaires à la consigne moyennant un paiement. C'est aussi le premier centre des bouquinistes du monde. Nous savons aujourd'hui, d'après les souvenirs des ambassadeurs qui ont été en poste ici lors des pillages suivant les guerres, les manuscrits, les gravures, que plusieurs récits ont été vendus par les janissaires aux bouquinistes qui se trouvent au Grand Bazar, et c'est d'ici qu'ils se sont exportés dans le monde. Ainsi, le Grand Bazar est le point de départ des ouvrages précieux se trouvant dans différents musées du monde. Et enfin, c'est encore ici le dernier point de la route de la soie, une vitrine qui s'ouvre sur le monde ».








A vous maintenant de venir vous ébahir dans ce labyrinthe chargé d'histoire(s), truffé de petites échoppes aux mille et un trésors orientaux.

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